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 beware the snake ▬ free

| Dim 18 Nov - 5:06

Jean-Baptiste Levesque


beware the snake inside your heart
_ Si ce n'est pas indiscret, pour quelle occasion le réservez-vous donc ?


C'était indiscret, et il ne faisait aucun mystère de sa prétendue naïveté. L'homme face à lui laissa tomber son verre sur le comptoir ; pas violemment, juste ce qu'il fallait pour que le whisky qu'il contenait rebondisse au contact du bois, comme horrifié, comme il l'était. Il n'avait rien d'un habitué, et comme une heureuse coïncidence, Jean-Baptiste non plus : ils étaient deux anomalies argentées fondues dans le chaudron d'une sorcière urbaine, loin de leurs considérations, affairée à ses paris sur les combats de chien qui s'en venaient ou au négoce des tarifs d'une putain déjà bradée. Ils étaient, eux et leurs boutons de manchette en or, presque trop discrets pour un samedi soir.
Il répondit avec cet accent si typique du japonais de campagne, celui dont les ancêtres cultivaient la terre tout en crevant de faim ; un accent que Jean-Baptiste appréciait tout particulièrement car il brillait d'une authenticité païenne et pittoresque anoblie par les fantaisies de l'orientalisme des européens du XIXème et, par la même, d'un exotisme extravagant qu'il avait toujours cherché en arrivant sur l'archipel. Cet homme, bien qu'il fut le parfait archétype du salarié bureaucrate suicidaire, bien que sa cravate fut négligemment dénouée et ses cheveux déjà en partie débarrassée de leur gomina, et bien malgré la profonde antipathie que Jean-Baptiste lui témoignait semblait au moins ne pas vouloir inquiéter qui que ce fut. Sa discrétion était appréciable et appréciée sans doute aucun. « Vous savez sans doute pourquoi », avait-il avoué dans un murmure, auquel Jean-Baptiste avait répondu par un hochement de tête approbateur qui remerciait à la fois la considération que l'homme lui témoignait et le désir explicite de l'interlocuteur de ne pas rester médiocre plus longtemps qu'il ne le fallait.
Ses lèvres rongées par ses dents et par le froid mordant de cet automne particulièrement vigoureux, il reprit son verre et le finit d'une traite, la main inoccupée ayant trouvé soutien dans la liasse qu'elle tendait à l'occidental. Le flacon, lui, avait déjà disparu dans sa poche. Ils n'avaient pas fait montre d'une très grande finesse ; le barman avait bien évidemment tout vu, rien n'échappait à ce genre de vieux lynx. Il avait décidé de rester silencieux, très probablement car lui aussi risquait gros à faire mine de s’intéresser à des affaires qui ne le concernaient en rien.
Jean-Baptiste récupéra l'argent et le rangea dans la poche intérieure de sa veste de costume. Pas besoin de recompter ; ce genre de cas était d'une honnêteté affligeante. Si affligeante qu'il sentit toute la pitié qui lui restait aborder les navires de sa raison et de son éthique ; un soupir, un bras accoudé au bois du comptoir plus tard et le voilà, saint des saints, tout à l'écoute de l'inconnu.

_ Entre nous, il suffit d'en diluer quelques gouttes avec du jus de citron et de l'ajouter à votre crème de jour pour en faire le plus efficace des sérums réparateurs pour votre peau, je la vois toute abîmée par le froid et la pollution.


Il vit ses yeux suppliants s'agripper aux siens et dissimula l'asymétrie méprisable de son visage par un sourire cassé mais adroit.

_ Oh ne vous méprenez pas, peu m'importe vos intentions, mais vous garder en vie serait très confortable pour mes finances.


Lui aussi savait être franc.
Quelque lueur dans le regard s'éteignit en même temps qu'il se leva de sa chaise, sous le regard paternaliste de son cadet. Jean-Baptiste le salua poliment, lui souhaita la bonne soirée, et termina sa cigarette en regardant le combat de boxe qui passait à la télévision. C'était là sa principale raison d'exister dans un tel cloaque ; aucun bar des beaux quartiers n'osait ternir son image en possédant un écran, qui plus est pour diffuser du sport ; regrettable, pensait-il, et souvent il se prenait à rêver ouvrir son propre établissement. Il baptiserait cette brasserie L’Évêque, savourerait son parjure tout son soûl et ne servirait que des alcools canadiens ; l'on s’assiérait sur des bûches ou des rondins et l'on mélangerait le sirop d'érable au jus de pomme tout en commentant les championnats du monde de hockey sur glace et de rodéo. Un éden qui le préserverait de voir son champion être mis à terre et son argent durement gagné, doucement, quitter ses poches toutes chaudes.
La compagnie qui vint prendre le siège de son japonais de campagne le trouva désœuvré mais souriant en écrasant son mégot dans le cendrier à côté de lui.

_ J'ai misé cinquante mille yens sur Sato, mais je le vois en mauvaise posture. On ne peut pas toujours être chanceux !


Il avait le don pour toujours mettre les inconnus au contact de ce qu'il était en quelques phrases simples. Des années de pratique, cela allait de soi, mais il fallait lui reconnaître un talent et un charisme phénoménaux.

_ Votre poulain se porte mieux ? À moins que vous n'ayez que faire du combat et que vous soyez là pour m'entendre parler. Cela marche très bien, comme vous pouvez le constater.


Il interpella le barman d'un geste modeste et commanda deux bières.

Coups de coeur ♥